IRCAM, Paris

12/06/2013, table ronde aux rencontres interdisciplinaires de l’IRCAM “Répliques Art-Science” : Postérité, devenir, oubli : l’œuvre du numérique. Avec Nicolas Bourriaud, Christophe Bruno, Jean-Baptiste Clais, Radu Mihaileanu.

Rencontres organisées par l’Ircam-Centre Pompidou et la Sacem. Avec le soutien du département de la recherche, de l’enseignement supérieur et de la technologie (DREST) du ministère de la Culture et de la Communication et de l’université Pierre et Marie Curie

ArtWar(e) : directions de recherche

ArtWar(e) est un projet artistique et curatorial en cours d’élaboration, qui détourne les technologies les plus perverses de surveillance et d’archivage en temps réel de la pensée, comme Facebook. Le site est présenté comme une « agence de gestion des risques artistiques » et de « curating assisté par ordinateur », mais c’est aussi un projet de recherche sur l’économie des formes esthétiques et des concepts, dans le contexte du réseau.

Un de ses objectifs est de visualiser dans les réseaux sociaux, des vagues d’émergence, d’obsolescence, et des phénomènes d’import-export de concepts artistiques, comme de repérer des formats. Contrairement à l’histoire de l’art qui nomme les formes une fois qu’elles sont devenues identifiables et formatées, ArtWar(e) cherche à repérer ces tendances au moment de leur émergence, alors qu’elles n’ont encore aucun nom et qu’elles n’ont pas reçu le label d’art.

ArtWar(e) propose également de dévaluer la posture du commissaire d’exposition, dont la « perte d’aura » devient manifeste : dans le dispositif de production-consommation des processus créatifs, il se situe en « bout de chaîne ». Lorsque les processus sous-traités par le dispositif machinique sont incapables de remplir leur rôle et entrent dans une phase d’indécidabilité, le commissaire intervient et interrompt le traitement de façon arbitraire.

L’idée de départ est d’importer brutalement la notion de « cycle de Hype », qui modélise les phénomènes d’alternance entre hype et désillusion (ou entre utopie et dystopie), depuis le champ du marketing et des nouvelles technologies, vers le champ de l’art et des concepts. Les cycles de Hype ont été introduits dans les années 1995 par la société de consulting américaine Gartner, qui remarque que les produits de nouvelles technologies suivent toujours une même courbe d’émergence et d’obsolescence. Cette courbe présente deux temps : au premier temps, un buzz nait autour du produit émergent, mais, étrangement, après un pic de visibilité, l’idée sombre dans l’oubli. Or, selon Gartner, ce n’est que la première phase du cycle de Hype, prélude à l’implémentation économique qui est sur le point de se produire. Dans cette première phase de Hype, dématérialisée, spéculative et très concurrentielle, le concept est testé, mis à l’épreuve, et, de tous les concurrents, il n’en restera qu’un petit nombre, qui va réussir à matérialiser le produit sur le marché dans sa forme éprouvée, vers la phase d’implémentation économique. Il finira ensuite sa vie dans une obsolescence naturelle ou programmée.

Alors que les conditions qui président à l’émergence du concept et la localisation de son point d’origine restent mystérieuses et imprévisibles, le processus par lequel ce concept se propage et se négocie au travers des frontières du corps social, semble, au contraire, plutôt cyclique et reproductible. Ce sont ces cycles d’import-export, constitutifs de la dynamique du capitalisme cognitif, qu’ArtWar(e) a l’ambition de déconstruire.

Les concepts transitent de communauté en communauté (underground, corportate, design, marketing, mainstream, politique etc.), suivant des temporalités diverses, mais ne sont pas nécessairement identifiées en tant que tels. Ceux qui parviennent à nous ne constituent très certainement qu’une infime partie d’un monde diffus, où la plupart des phénomènes restent en général indétectables, qu’ils soient inaperçus, car sur des temporalités lentes, ou bien masqués, refoulés, déniés, dans les stratégies d’import-export.

Au moment de son importation dans le mainstream, soit lors de la deuxième phase du cycle de Hype, le marché, la critique ou l’histoire, valideront le concept et feront de la vaguelette imperceptible, une forme historiquement identifiée.

Collaborateurs : Christophe Bruno, Chrystelle Desbordes, Samuel Tronçon

In the limbo of the signifier

This introductory workshop on Linear Logic held in Paris on March 27th, 2010, at galerie Ars Longa. Speaker: Samuel Tronçon, philosophy of logic. The workshop was organized in the framework of Vision Forum.

The aim of the workshop was to test the intersection between two universes: contemporary art on the one hand, and on the other hand the world of mathematical logic as it has been restructured since the years 1970/80 by Jean-Yves Girard… more info

Art.Logic : directions de recherche

Christophe Bruno & Samuel Tronçon

Étant donné l’état de rigor mortis dans lequel la logique mathématique est restée après l’effusion créatrice du début du XXe siècle, la plupart des dispositifs artistiques produits après cette période étaient voués à sortir du cadre autorisé, ce d’autant plus lorsqu’ils revendiquaient certaines relations avec les progrès accomplis notamment par la philosophie analytique et les différents courants logicistes. On sait par exemple l’influence qu’a pu jouer la pensée de Wittgenstein dans l’art contemporain. On sait moins à quel point les artistes ont depuis longtemps étendu leur réflexion bien au delà des limites imposées, parfois consciemment, souvent sans même l’avoir thématisé.

Cette recherche est vouée à illustrer les progrès accomplis récemment dans la recherche en logique mathématique, ainsi qu’à jeter quelques passerelles afin d’inaugurer de nouvelles relations d’import-export entre formats logiques et formats artistiques. L’investigation qui démarre ici est le résultat de la rencontre entre une trajectoire artistique, dans la mouvance des arts du réseau, et une recherche en philosophie de la logique et de l’informatique qui débute avec les travaux du logicien et mathématicien Jean-Yves Girard. Un des points d’ancrage de cette rencontre a été la réaction face à un réductionnisme scientiste, que certains artistes du réseau ont choisi de pointer en poussant à l’extrême les stratégies d’identification avec les structures capitalistiques globales du réseau. L’une d’elles a intéressé particulièrement l’un des auteurs du présent texte (Christophe Bruno) : il s’agit de Google, dont le dispositif publicitaire Adwords permet à quiconque d’acheter des mots et de diffuser des messages publicitaires ciblés, et qui a été le lieu d’une performance artistique globale sur le réseau – le Google Adwords Happening. Le « capitalisme sémantique » du dispositif Adwords permet d’attribuer une valeur monétaire à chaque mot de chaque langue et par extension de valoriser la totalité des relations humaines telles qu’elles sont codées par la couche langagière stockée dans la base de données du moteur de recherche. Le langage devient en quelque sorte l’unité monétaire à l’ère du réseau.

Quel rapport peut-il bien y avoir avec la logique ? Sous l’impulsion de Jean-Yves Girard, la logique propose aujourd’hui une manière rigoureuse d’aborder la question de la « réification » de la pensée, et qui échappe pour autant au réductionnisme. Le terme de « réification » est d’ailleurs à manier avec la plus grande des précautions. En 1986, Jean-Yves Girard découvre sous les pavés de la logique classique et de la logique constructive dite « intuitionniste », un raffinement qu’il nomme « logique linéaire ». Cette dernière se débarrasse du caractère éternel des vérités logiques : si j’ai A, je n’ai plus automatiquement A et A. Il faut remettre au pot. De même qu’en informatique les ressources mémoire sont limitées, la logique linéaire oblige à respecter l’environnement et décrit les objets logiques comme des ressources, que l’on ne peut ni gaspiller, ni dupliquer sans coût. Ce n’est que lorsque l’on va prendre en compte des interactions d’ordre supérieur dites « non linéaires », que la question de l’infini va resurgir, dans l’idée d’exponentielle et de pérennité de la pérennité. Derrière cette idée d’environnement s’ouvre un monde : celui du performatif, de l’interaction et de la sensibilité au contexte. Et dans ces trois thèmes, dont l’intérêt en logique et en informatique théorique est énorme, on peut reconnaître une bonne partie des débats les plus profonds qui animent l’art contemporain, plus particulièrement lorsqu’on pense à la question du format dans le champ de l’art.

Une manière intuitive d’appréhender cette conception nouvelle, qui sera quinze ans plus tard poursuivie par Girard dans la théorie de la Ludique, est de concevoir l’univers performatif de la logique à l’image d’un monde de processus réticulaires en état d’émergence et d’obsolescence permanente, chaque entité étant considérée comme un réseau de potentialités interagissant avec son environnement, plus exactement avec sa « négation », négation qu’il faut voir comme une sorte d’entité duale qui mettrait la première à l’épreuve. De la même manière qu’un programme informatique peut être récursif, ces entités ont aussi la capacité d’entrer en interaction avec elles-mêmes. Il faut s’imaginer un jeu abstrait entre deux adversaires qui développent des stratégies dont la forme peut être décrite comme un réseau, la stratégie de l’un étant la négation, mais aussi l’interprétation, voire la normativité, de l’autre. C’est aussi un jeu dans lequel les parties peuvent se prolonger à l’infini, et où les règles ne sont pas établies a priori (ni même jamais de manière absolue) mais émergent spontanément au fur et à mesure de la progression du jeu et de sa « normalisation ». Certains comportements révèlent des processus qui se terminent et qui président à l’émergence de concepts-outils stables (appelés « théorèmes » dans le cadre mathématique) ou provisoirement stables, correspondant à des zones de complétude locale (que l’on pourrait identifier à des « concepts »). Mais la plupart des interactions n’ont aucune raison de se terminer, si ce n’est par un acte arbitraire d’abandon d’une des parties, le Daïmon. Les parties se poursuivent donc sans qu’il soit possible de prévoir une levée de l’équivoque, ce qui plonge l’univers de la pensée et de l’action humaine dans un univers autographique et polymorphe, autant incarné (car ancré dans la structure même de l’échange) que désincarné (car réduit à sa plus simple expression), dans les limbes du signifiant, de l’errance et du bogue, de la transgression comme norme. C’est ce plongement, tant fantasmé par nombre d’artistes et de penseurs du XXe siècle, qui donne la version contemporaine et « positivée » de l’incomplétude Gödelienne (la version « négativée » affirmant l’impossibilité de savoir l’étendue de notre non-savoir) et qui permet, pour la première fois dans l’histoire de la science, de formuler de manière rigoureuse la question de l’erreur dans le champ même de la logique mathématique, ce qui constitue le caractère non-réductionniste de ce nouveau paradigme scientifique relationnel et performatif.

Les questions de réification non-réductionniste, de « marchandisation » de la pensée et de transgression comme norme, forment quelques-unes des articulations autour desquelles nous avons commencé à travailler. Le cadre général de réflexion suit un mouvement d’ensemble s’articulant autour de ce que Samuel Tronçon a appelé « tournant géométrique », répondant au « tournant linguistique » qui a eu lieu cent ans plus tôt. Alors qu’au début du XXe siècle la logique était supposée précéder la mathématique du point de vue des fondements, le « tournant géométrique » fait reposer la logique, non plus sur le langage, mais sur la géométrie, donc sur la mathématique…